Etre côte à côte les fait peut-être grincer des dents mais, les ayant lus à la suite et au regard de la polémique déclenchée il y a deux ans, il m’a semblé intéressant de les évoquer ensemble. Une polémique violente de la part de Lanzmann mais on le connaît, il a le verbe tonitruant à l’instar de ses souvenirs rassemblés ici. Certains s’agaceront d’emblée s’ils ne sont pas sensibles au personnage qui est tout entier dans ses pages. Claude Lanzmann ne prend pas la pose : il est dans son verbe comme il est dans la vie. On apprécie ou pas. Peu importe au fond car ce document nous donne à lire la traversée d’un siècle à travers les choix intellectuels et la vie d’une de ses figures majeures. Ces souvenirs (difficiles d’appeler ce texte autrement tant mémoires ne semblent pas correspondre…) ne sont pas linéaires : Lanzmann commence par sa haine de la peine de mort puis déroule un fil qu’il semble seul suivre sans pour autant nous perdre en route. Sa famille proche père, mère, sœur, beau-père ont droit à des pages magnifiques hormis Jacques, le frère cadet. Cet absent-là m’a manqué. Les amitiés et les amours tiennent également une grande place. Jean-Paul Sartre, « le plus grand écrivain », est omniprésent. Comme quoi Claude Lanzmann sait rendre ce qu’il doit… Mais aussi Jean Cau et quelques autres.
Côté amours, l’auteur n’est pas un romantique et l’annonce d’emblée. Sa prose sans pathos ne transforme pas le lecteur en voyeur et l’on ne peut que l’en remercier. Son beau portrait de Simone de Beauvoir, tendre, maternelle (oh, oui !), amoureuse et aussi grande marcheuse que dépourvue de sens pratique parfois, est très émouvant. Mais les pages les plus extraordinaires de ce livre concernent la genèse de Shoah. Film monstre, documentaire indispensable. Il nous en dévoile les secrets de fabrication, la course au financement, l’épuisement parfois, les innombrables voyages aux Etats-Unis, en Israël, en Pologne, en Allemagne, à la recherche des témoins. Les témoignages enfin, le recueil de la parole des survivants, face caméra. Ceux d’Abraham Bomba, le coiffeur, de Jan Karski, de Michael Podchlebnik. Celui, rocambolesque et fou, du nazi Pery Broad. L’idée que trente ans après la fin de la guerre, d’anciens nazis vivaient simplement, comme n’importe quels Allemands moyens, dans n’importe quelles villes allemandes moyennes. Revoir Shoah à la lumière de ces écrits apporterait une autre perspective. Des souvenirs vivants et vibrants à ne pas rater.
Et Jan Karski donc. Yannick Haenel a une voix douce pour expliquer son livre. Comme l’opposé de son contradicteur Claude L. Haenel l’annonce en introduction : son livre est construit en trois chapitres. Le premier s’inspire du témoignage de Jan Karski dans Shoah ; le second, des mémoires de Jan Karski lui-même (Story of a secret state, 1944) dont l’auteur fait une sorte de résumé. Le troisième et dernier est pure fiction : Haenel se mettant dans la peau de Karski pour poser ses propres questions. Pour le lecteur, tout est limpide : d’abord l’Histoire puis l’imaginaire. Lanzmann et l’historienne spécialiste de la Shoah, Annette Wieviorka, reprochent, entre autre, à Haenel de faire du président Roosevelt un vieil homme lubrique, indifférent au sort des Juifs d’Europe. D’inventer des scènes. Pourquoi ? Au nom de quoi, Yannick Haenel ne pourrait-il faire ce que des centaines d’auteurs ont fait à sa place ? Est-ce plus scandaleux que de faire le portrait d’un nazi (qui ne ressemble aucunement au « nazi ordinaire », celui-ci n’étant ni cultivé ni mélomane) comme Jonathan Littell le fait dans Les bienveillantes ? Plus scandaleux que de reconstituer la mort des Juifs dans une chambre à gaz comme l’a fait Spielberg dans La liste de Schindler ? Avec dans un cas comme dans l’autre, aucune « précaution » préalable du type « attention œuvre de fiction ». Ce qui me scandalise est que l’on prenne le lecteur pour un demeuré, incapable de faire le distinguo entre la fiction et la réalité ; incapable de penser, d’avoir une culture historique suffisante pour savoir quand on le mène en bateau. Bref, incapable de savoir lire.
C’est une belle idée de faire revivre Jan Karski, particulièrement de manière romanesque, ce genre permettant de poser des questions et d’oser des réponses que l’Histoire ne peut pas ou ne veut pas donner.