FrançoiseSur Françoise Giroud, c’est comme si tout avait déjà été dit. Femme de fer et d’influence, brillante journaliste, première femme à diriger un grand journal hebdomadaire qu’elle contribua à fonder, secrétaire d’état à la condition féminine, romancière moins habile que la journaliste, plume aussi acérée qu’admirative, toujours en éveil même quand la vieillesse fut là. De la femme, la vie était plus ou moins connue : des amours flamboyantes avec JJSS surtout et le jeune Georges Kiejman, entre autres ; des amitiés durables ou malmenées avec Mendès et Mitterrand ; une fille brillante, Caroline Eliacheff, un fils disparu…
La biographie de Laure Adler demeure respectueuse des zones d’ombre de son sujet et c’est une qualité. Elle les évoque, sans entrer plus avant dans les détails, simplement pour donner quelques clés à la compréhension d’une femme terriblement secrète. Elle dit les mensonges et les actes peu glorieux communs à toute vie mais qui, dans le cas de Françoise Giroud, humanise cette femme parfois transformée en statue du commandeur. Sa vie est passionnante, ses choix privés et publics encore plus car ils révèlent une femme libre. Comment imaginer aujourd’hui qu’elle laissa sa fille de 14 ans épouser Robert Hossein qui en avait plus du double ? Qu’elle accepta d’être ministre de Giscard, elle si proche de Mendès ? A ces questions et à toutes celles que l’on se pose au cours du récit, Laure Adler apporte des réponses précises, n’élude rien.

Mais le plus passionnant est ailleurs. Dans l’histoire extraordinaire du journal l’Express que l’on suit comme un polar intellectuel et haletant, de sa création à sa vente par JJSS, et même au-delà. Les débuts difficiles pour soutenir Mendès, les premiers procès, l’arrivée de Mauriac qui quitte Le Figaro pour enchanter ses nouveaux lecteurs de sa plume spirituelle « Je suis une vieille locomotive mais qui marche encore, qui traîne des wagons, qui peut siffler, et il m’arrive de temps en temps, d’écraser quelqu’un. L’honneur de la vieillesse, c’est de ne plus servir à rien. » On suit l’arrivée des journalistes Jean Daniel, Jean Cau, le bouillonnant, Claude Imbert qui en prendra la direction, Jacques Duquesnes, Georges Suffert, et de toutes ses plumes féminines Michèle Cotta, Christiane Collange, Catherine Nay… L’évolution du magazine, de sa ligne éditoriale, de sa maquette fascine et on ne peut qu’être admiratif devant le flair de Françoise Giroud, toujours à l’écoute, ne perdant rien de l’évolution de son époque, créant des rubriques consacrées à l’air du temps, à la mode, au style de vie. Car tout l’intéresse : les livres, le cinéma, le théâtre, l’opéra, la mode. Avec les années 70, Françoise entre dans une zone de turbulences. Elle devient la patronne du journal soit celle d’environ 400 salariés dont une centaine de journalistes… Du jamais vu ! En 1975, elle engage le journal dans une campagne contre la peine de mort. A cette époque, elle est déjà entrée de plein pied dans la vie politique. Mais même pour une femme en acier comme elle, la condition de secrétaire d’état est rude. Elle sait probablement que son poste est fragile aussi se met elle immédiatement au travail à la manière Giroud : en faisant tout ! Sa priorité : l’emploi des femmes pour lequel elle proposera très vite toute une série de mesures.
Le reste de sa vie, sa pugnacité ne faiblira pas tant dans ses engagements humanitaires que dans son rôle de chroniqueuse au Nouvel Obs (joli souvenir que ses articles) ou au JDD (dont elle sera virée pour avoir dit ce qu’elle pensait d’une photo de Mitterrand publiée par Paris-Match).
Une biographie captivante et pudique pour un destin incroyable. La fin est très belle. Jean-Jacques Servan-Schreiber, souffrant de la maladie d’Alzheimer, assiste aux obsèques de Françoise Giroud et demande à son épouse : « Qui enterre-t-on ? Est-ce mon plus grand amour ? ». Il répétait ces mots de plus en plus fort. Discrètement, ses fils et Sabine l’ont éloigné. Ce fut sa dernière apparition publique…