HHhHInstallé à Prague, Laurent Binet choisit de nous raconter un évènement qui le touche et le fascine particulièrement : l’assassinat de Heydrich, en 1942, par des résistants thèques et slovaques. Parallèlement à cette histoire, l’auteur s’interroge sur le rôle du romancier face à l’Histoire et sur la narration de faits historiques par le biais du roman. C’est un sujet qui peut paraître un peu vain… Le lecteur, qui n’est pas nécessairement un demeuré, se doute bien que lorsqu’il lit : « C’est comme si on avait giflé Himmler en pleine face. Le sang lui monte aux joues et il sent son cerveau gonfler dans sa boîte crânienne », c’est le romancier qui parle. L’auteur n’était pas face à Himmler à ce moment précis et aucun témoin, même s’il y en avait, n’aurait pu imaginer ce qu’Himmler ressentait. L’entreprise aurait donc pu être vaine. Elle est tout le contraire : passionnante et fascinante de bout en bout.
Tout d’abord et comme l’écrivait Pierre Vidal-Naquet : l’histoire a besoin des romanciers. Eux seuls peuvent aller au-delà des faits bruts et, grâce au pouvoir de l’imagination, nous faire ressentir des émotions plus évocatrices que la sécheresse de la phrase historique. Le découpage du livre, composé de courts chapitres, alterne les séquences actuelles et passées avec une grande fluidité.
Ensuite, Laurent Binet fait preuve de beaucoup d’humilité en s’interrogeant devant nous sur son interprétation des faits. De malice et d’humour également.
Malice car en empoignant directement le problème au collet, il met les éventuels détracteurs de son côté. On se souvient des critiques sévères et des protestations d’historiens s’élevant contre le Jan Karski de Yannick Haenel. Chose impossible dans ce cas : si l’auteur imagine les réactions et les sentiments de ses personnages, ce qui est le propre d’un romancier, il ne donne jamais sa propre vision de l’Histoire. Contrairement à Haenel qui prêtait des pensées particulières à son héros.
Humour enfin, car Laurent Binet sait se moquer de la prétention du romancier à s’attaquer à un évènement réel. Exemple : « Ca fait déjà des années que je la fatigue avec mes théories sur le caractère puéril et ridicule de l’invention romanesque, héritage des mes lectures de jeunesse (« la Marquise sortit à cinq heures », etc.)… ». Et c’est un sacré tour de force de réussir l’alliance de l’Histoire, du souffle romanesque et de l’humour sur un sujet qui ne s’y prête pas forcément.